Ce site ne serait pas complet et ses auteurs se montreraient bien ingrats s’ils ne rendaient hommage ici et maintenant aux producteurs, acteurs et réalisateurs du film « Idiocracy », dont la formidable histoire chaque jour nous inspire et nous guide. Au XXe siècle, un soldat américain, individu parfaitement banal et moyen en tous points, se retrouve à son corps défendant impliqué dans un programme d’expérimentation scientifique mené par l’armée américaine visant à cryogéniser l’élite de la nation afin de la réserver pour les défis futurs. Censé n’être congelé qu’un an, notre soldat se réveille cinq cent ans plus tard dans un monde qui s’est débarrassé d’un avantage que la longue histoire de l’évolution a rendu désormais sans objet pour l’humanité : l’intelligence. Passé de l’autre côté de cette rupture anthropologique qui est le véritable grand événement du XXIe siècle, notre héros peut mesurer les conséquences de cette phase finale de l’évolution qui lui donne l’occasion de découvrir en l’an 2505 une Amérique où l’on arrose les cultures avec du Gatorade, où la prostitution se consomme dans des fast-food et où le film le plus populaire de l’année s’intitule tout simplement : Ass. Grâce soit rendue à Mike Judge pour les qualités visionnaires qu’il a su déployer dans cette réjouissante prophétie cinématographique qu’est Idiocracy. Sans elle, Idiocratie n’existerait pas.
Le 6 décembre dernier, un homme remarquable s’en est allé : Gilbert Durand (1921-2012). Et rares sont les personnes qui se sont émues de cette disparition. Est-ce à dire qu’il ne méritait pas les honneurs celui qui a reçu le titre de « Juste parmi les nations » en 2001 ? Est-ce à dire qu’il ne méritait pas les louanges celui qui a reçu les plus hautes distinctions de la République pour ses actions dans la Résistance ? Est-ce à dire qu’il ne méritait pas les hommages celui qui a remis l’imaginaire au cœur de la recherche universitaire ? C’est un résistant à la barbarie doublé d’un chercheur infatigable qui s’en est allé dans le silence glacé de l’époque. Car il y a une chose que l’on ne pardonne pas en France, celle de ne pas ânonner la petite musique du bonheur tranquille, celle de ne pas siffloter le petit chant des gens satisfaits.
En effet, Gilbert Durand a eu le tort d’exprimer sa pensée, qui n’était autre qu’une mise en garde, contre la marche aberrante de la société moderne. Pourtant, cette critique incisive n’était pas le fait d’un homme aigri ; au contraire, elle n’était que le résultat d’une existence placée sous le signe d’une lucidité implacable. Et ce, dans les trois grands moments qui ont façonné son itinéraire intellectuel.
Le premier, comme nous l’avons suggéré précédemment, tient dans l’engagement viscéral d’un jeune étudiant dans les rangs de la Résistance[1]. Durand restera d’ailleurs très discret sur cette période et n’en fera pas, comme beaucoup d’autres, un titre de gloire. Au sortir de la guerre, il reste un « homme en colère » qui s’éloigne très rapidement du monde politique pour chercher refuge dans la philosophie. Professeur agrégé, il ne trouve pas à étancher sa soif de connaissance dans les grands systèmes spéculatifs, et continue de s’inquiéter d’un monde qui s’enfonce dans un « gigantesque suicide culturel ». La guerre est passée, mais l’Europe est encore malade, au bord de l’asphyxie.
Il lui faut un nouveau souffle. Le règne de la rationalité absolue ayant débouché sur Auschwitz et Hiroshima, Durand s’oriente vers les territoires de l’imaginaire qui ont commencé à être explorer par son maître Gaston Bachelard. Sans relâche, il mène une recherche à la confluence de plusieurs disciplines (anthropologie, psychanalyse, littérature, etc.) jusqu’à dessiner les plans du « jardin des images » de l’homme, ce que traduit son ouvrage essentiel : Les structures anthropologiques de l’imaginaire (1960). Avec Léon Cellier, il crée le Centre de Recherche sur l’Imaginaire à l’université de Grenoble en 1966 qui devient très rapidement le creuset d’un travail d’envergure internationale. Durand y forge ses principaux concepts (mythocritique, mythanalyse, etc.) et finit de montrer l’importance de l’imaginaire dans la pensée humaine.
Ce second moment existentiel, qui va de pair avec une large reconnaissance académique, ne satisfait cependant pas un homme épris de vérité, et qui ne cesse de chercher des alternatives à la modernité envahissante. La lecture des ouvrages d’Henry Corbin, considéré comme « le plus grand des maîtres », constitue un nouveau tournant dans son parcours intellectuel. D’abord, il découvre la puissance d’un concept comme celui d’ « imaginal » qui permet, enfin, de s’orienter correctement dans un espace visionnaire situé à l’intersection du monde sensible et du monde intelligible. Ensuite, il prend conscience de l’importance de la matrice religieuse dans la constitution de la psyché humaine. Les rites, les mythes et les symboles n’appartiennent-ils pas au patrimoine commun de l’humanité ? Son maître ouvrage, Science de l’Homme et Tradition (1975), propose une synthèse originale qui en appelle à une nouvelle anthropologie ; une anthropologie respectueuse des états multiples de l’être et soucieuse de la condition spirituelle de l’homme.
Henry Corbin et Gilbert Durand
Les apports de Jung et d’Eliade, mais aussi de Spengler et de Guénon, poussent l’ancien résistant à reprendre le combat, cette fois-ci tourné contre un matérialisme niveleur et réducteur. C’est ce qu’on ne cessera plus de lui reprocher, le citant à voix basse : « Ah ! Durand… vous avez vu, comme il est devenu réactionnaire… » Certes, sa condamnation à l’égard d’un monde qui lui inspire une profonde révulsion est sans appel : « gigantesque pollution », « viol permanent des consciences », « anthropocide », etc. Mais elle s’inscrit dans un cheminement cohérent qui a toujours lutté contre les logiques totalisantes (politique, intellectuelle et mentale). Et ne s’enferme pas dans une posture de type réactionnaire, mais en appelle à un sursaut de conscience.
Le chantre d’une nouvelle anthropologie, décédé à l’âge de 91 ans, a eu tout le loisir d’en tracer les grandes perspectives que l’on peut résumer à travers deux axiomes. Le premier consiste à opérer un pas de côté dans la marche effrénée de l’histoire afin de changer d’angle de vue, et de reprendre en compte le temps sacré – illud tempus selon Eliade – qui s’origine dans la mémoire profonde des hommes. Le second vise à faire remonter à la surface de l’esprit cette petite lumière dont les traditions religieuses se sont efforcées, tant bien que mal, à entretenir la flamme. Si l’on en croit le silence assourdissant qui accompagne son décès, il semble bien que la petite lumière effraie plus qu’elle n’éclaire. Il est pourtant urgent de s’en saisir, et d’imaginer à nouveau ce que nous sommes…
Au moment où l’on célèbre le dixième anniversaire de la disparition de Pierre Bourdieu, il n’est peut-être pas de bon ton mais assurément salutaire de rappeler que le grand sociologue fut un piètre penseur du politique. Jean Baudouin se fait un malin plaisir de le dire et, surtout, de le démontrer dans un petit ouvrage au sous-titre sarcastique : Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! (Cerf, 2012) On l’aura compris, l’auteur n’appartient pas à la « soldatesque » bourdieusienne, et règle volontiers ses comptes avec tous les « politistes de petite volée »[1] qui ont investi le champ de la science politique pour en faire une chasse gardée. Le ton pamphlétaire de l’ouvrage ne doit cependant pas masquer la rigueur de la critique, même si le couperet tombe avec une certaine jubilation : Bourdieu n’a rien compris au politique ! Exprimé de façon moins abrupte : l’apport de la sociologie critique à la refondation de la Cité est pratiquement nul. Entendons-nous bien, ce n’est pas le corpus scientifique qui est ici remis en cause, mais l’engagement politique de Bourdieu qui se déploie pendant la période 1982-2002. Est-ce à dire que le sociologue, en se prenant pour un prophète, finit par perdre pied dans le réel ? De façon plus large, on peut effectivement s’interroger sur cette dimension latente, et souvent inconsciente, qui pousse l’expert en sciences sociales à prendre en main les affaires du monde au nom d’une conception de la vérité prétendument objective et impartiale. Le passage au politique est pourtant beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît comme le prouve la trajectoire de Bourdieu. En cela, Baudouin montre qu’il était tout simplement un homme en prise avec la réalité, et non un prophète détenteur de la vérité – comme il s’efforçait de le croire lui-même. Il faut d’abord dire un mot de cet engagement tardif qui se concentre principalement sur les dix dernières années de sa vie. Pendant très longtemps, Bourdieu s’est appliqué à défendre une sociologie « réflexive » qui non seulement se bornait à décrire la réalité sociale, mais qui récusait aussi toutes les tentatives de prescrire des remèdes politiques. Là était la différence entre le sociologue qui s’appuie sur des données tangibles et le philosophe qui devise légèrement des affaires du monde. Ce qui n’empêchait pas, au demeurant, de faire du premier une sorte de thérapeute social : le dévoilement de toutes les formes de domination constituant un programme à part entière. Avec le risque de s’enfermer dans une posture qui tourne sur elle-même et qui accouche finalement « d’une sociologie de l’indignation, d’une rhétorique de la déploration »[2]. Révéler aux acteurs sociaux leur statut de dominés sans leur donner les moyens de s’en libérer, cela revient effectivement à faire de son diagnostic une condamnation sans appel. Cette tension présente au cœur de la sociologie bourdieusienne rejaillit avec force au cours des années 1980 et trouve une solution providentielle : réconcilier tout simplement la science et la vérité, la sociologie et la cité. Dès lors, le programme d’action se déplie dans deux directions simultanées : d’un côté, le décryptage des mécanismes « infernaux » de la mondialisation libérale et, de l’autre, le sacre de l’intellectuel critique, porte-voix des masses opprimées. Le premier moment est d’autant plus révélateur qu’il recoupe, encore aujourd’hui, la doxa des mouvements classés « à la gauche de la gauche ». Sur ce point, il faut préciser que le « premier » Bourdieu n’a pas été touché par la vague antitotalitaire qui a mis au banc des accusés le communisme réel, et dressé le réquisitoire implacable de ses crimes. Sa posture scientifique lui permet au contraire d’apparaître, au tournant des années 1980, sous les atours de l’intellectuel critique vierge de toutes compromissions. Les bases de son engagement ne sont pourtant pas sans évoquer le spectre du marxisme-léninisme. Certes, la désignation de l’ennemi change sensiblement puisque la « mondialisation libérale » fait désormais figure de repoussoir. Mais les méthodes employées restent les mêmes : la vulgate gauchiste ne s’embarrasse pas des complexités du monde réel et dénonce avec véhémence le visage de ce « nouveau totalitarisme », les victimes de « l’horreur économique ». Et Bourdieu de dresser une généalogie du néo-libéralisme qui étonne par son simplisme : il s’agirait d’une nouvelle idéologie guidée par une oligarchie néoconservatrice dont le programme est la destruction de l’État social. Ce ton conspirationniste, s’il n’était drôle, débouche sur une partition du monde entre « collabos » et « résistants » au système, et s’affaire à repérer la « chaîne des liaisons cachées » (p. 45). Il ne reste plus qu’à dresser la liste des traîtres qui font office de « passeurs » ; et la liste est longue : les socialistes bon teint, les européistes convaincus, les nouveaux intellectuels, les catholiques de gauche, les syndicats réformistes, les clubs libéraux, etc. Heureusement, face à cette sombre litanie des ennemis, se dressent les prophètes intellectuels qui se chargent d’ouvrir les yeux à tous les dominés du monde. C’est le deuxième moment de l’engagement bourdieusien, lequel se cristallise dans une formule aux tonalités platoniciennes : « Pour un corporatisme de l’universel ». Une nouvelle fois, le contenu étonne par sa simplicité puisqu’il consiste tout bonnement à transférer la fonction d’avant-garde du parti révolutionnaire de la classe ouvrière vers l’élite savante de la sociologie critique, et ce, au nom de la vérité. Fermez le ban ! Car la corporation des sociologues a ceci d’extraordinaire qu’elle peut dire la vérité au nom de la science et échapper par là même au contrôle de l’État, de l’argent et des medias. En un mot, elle peut enfin « aboutir à des “utopies rationnelles” ou encore à des “utopies lestées scientifiquement” » (p. 58). Il existe pourtant un angle mort dans cette histoire enchantée des intellectuels : comment expliquer, en effet, que cette société libérale fascisante ait pu engendrer en son sein sa critique la plus radicale et la plus lucide ? « Au fond, Bourdieu devait rendre compte de l’existence de Bourdieu » écrit Baudouin. Ainsi, le nouveau clerc dépeint une histoire rapide du champ intellectuel qui consiste à dresser une nouvelle liste, celle des « grands » intellectuels qui, de Voltaire à Sartre, ont circonscrit le périmètre du savoir. Le dernier venu étant lui-même, le sociologue-roi à la tête de l’« intellectuel collectif » dont il rassemble toutes les vertus. Armé de ses deux idées-force – la « démonisation » du libéralisme et la naissance de l’intellectuel critique –, le chantre de la sociologie pénètre (enfin !) dans l’arène politique avec un entrain vigoureux. Il faut dire que la lutte atteint une dimension proprement métaphysique : justice sociale versus barbarie capitaliste. Son programme repose d’abord sur une analyse « scientifique » puisque les données de la sociologie critique sont appliquées au champ politique en général et au phénomène étatique en particulier. Comme à l’accoutumé, les développements s’enferment dans un langage roboratif pour s’ouvrir à une conclusion lumineuse : la mise à jour « d’une catégorie d’agents qui ont pour propriété de s’approprier l’universel »[3]. Il convient, dès lors, de distinguer cette nouvelle caste de privilégiés (« main droite de l’Etat ») de la petite noblesse d’État animée par le dévouement obscur à l’intérêt général (« main gauche de l’Etat »). Cette partition sommaire fait du petit fonctionnaire un véritable agent de la révolution (conservatrice !) dont la mission historique est de « défendre la civilisation associée à l’État providence » (p. 89). Le diagnostic établi, Bourdieu prend fait et cause pour le mouvement social de 1995 qui est l’occasion pour lui d’une véritable révélation. Courant les estrades, défilant avec les opprimés, éveillant les foules, il est devenu un intellectuel sartrien qui s’engage au nom d’une certaine idée de la justice et de la vérité. La rhétorique est plus que jamais celle de la résistance. Il s’agit de créer un « nouveau front de classe », composé des syndicats, des mouvements sociaux et des chercheurs en sciences sociales, pour en faire une « organisation permanente de résistance au nouvel ordre mondial ». Le combat atteint une dimension internationale avec la mise en place de structures trans-frontalières et la défense de l’État social européen. Toutefois, le pouvoir n’est pas une fin en soi, loin de là, car il ne sied pas à l’intellectuel d’intégrer le champ politique (par ailleurs délégitimé), mais de se placer dans les contreforts de la société pour en être l’un de ses « gardiens invisibles ». On peut effectivement s’interroger sur les objectifs poursuivis par Bourdieu. La confusion entre les analyses sociologiques et les imprécations prophétiques n’accouche d’aucune proposition politique viable ou, pour le moins, positive. Pour Baudouin, ce refus de penser le politique, dans les termes les plus classiques de sa définition, traduit une détestation profonde de la démocratie représentative et, par extension, de la pluralité des opinions. Il est certain que la science de la société, en se confondant avec la vérité, ne peut pas tolérer le lieu du politique qui, faut-il le rappeler, est toujours instable et mouvant. Ce déni du politique s’ouvre paradoxalement sur un grand élan platonicien qui se décline en deux mouvements consécutifs. Le premier relève d’un véritable travail d’anamnèse, une sorte de conversion, qui produit un regard neuf sur le monde : celui du sociologue capable de dessiller les yeux du dominé. Le second peut être compris comme une « reprise de gauche de Pareto »[4] qui consiste à installer une « vigie savante » dont le rôle est de conseiller et surtout de surveiller le pouvoir. Ce qui n’est pas sans faire écho à l’un des premiers sociologues, Auguste Comte, qui envisageait la mise en place d’un « pouvoir spirituel » dont la science sociale constituerait la révélation ultime. Au final, le pamphlet de Baudouin est bien salutaire dans le sens où il rappelle les apories d’une sociologie qui verse dans la vindicte politique. On en vient tout de même à s’interroger sur la situation quasiment intenable des intellectuels anti-système : ne sont-ils pas obligés de peindre le monde en noir et blanc pour mieux en faire ressortir les injustices, et mobiliser ainsi les classes sociales défavorisées ? Certes, Bourdieu est un mandarin de l’université française, mais son engagement peut aussi se comprendre comme une révolte quasi existentielle contre l’ordre établi. Et, dans ce cas, la posture non dénuée d’une forme de romantisme cède souvent le pas à une analyse raisonnable des situations. Aussi ne partagerons-nous pas l’impression que laisse Baudouin à certains endroits de son livre. Le fondateur de la sociologie critique a peut-être investi avec succès certaines disciplines universitaires, mais il a également fait l’objet de critiques virulentes et a souvent été relégué dans les marges du débat public. Ainsi, le « petit abécédaire de la haine ordinaire » situé en fin d’ouvrage et composé de citations de Bourdieu apparaît bien léger au regard de la véritable haine qu’il a parfois suscité : « fou d’orgueil, narcissique, manipulateur, hypocrite, pervers, grandiloquent, ridicule, insupportable » (Alain Minc), « bizarre croisement entre “X-files” et Maurice Thorez » (Laurent Joffrin), « discours simpliste, naïf, moralisateur comme celui d’un catho déluré » (Jacques Julliard), etc. Et soyons certain que les hommes qui le jugeaient ainsi disposaient également de leviers puissants pour relayer leur parole.
[1] Expression de Baudouin pour qualifier les politistes, tels que Daniel Gaxie et Alain Garrigou, qui se situent dans le sillage de Bourdieu (p. 22).
[2] Jean Baudouin, « Le “dernier Bourdieu” ou la célébration paroxystique de l’intellectuel critique », François Hourmant, Arnauld Leclerc (dir.), Les intellectuels et le pouvoir, Presses universitaires de Rennes, coll. « Essais », 2012, p. 129.
[3] Pierre Bourdieu, « Les deux faces de l’Etat », Le Monde diplomatique, janvier 2012, pp. 16-17.
[4] Philippe Raynaud, « Les nouvelles radicalité », Le Débat, mai-septembre 1999, p. 25.
“Qu’est-ce que j’attends ? La fin d’une longue maladie qui n’est ni gauchère, ni droitière, et qui tient le corps tout entier ; la maladie de la capitulation. Il y a trop longtemps que les Français “se mettent à la place” de l’ennemi. La France sous l’Occupation a pris l’habitude de se diviser entre ceux qui comprenaient que les Allemands nous pillent et ceux qui comprenaient que les Anglais nous bombardent. Chaque blessure nouvelle, chaque défaite nouvelle nous rendent de plus en plus malins. Nous nous mettons à la place des autres. Les autres s’installeront à la nôtre. Notre mal est dans les nerfs. Il se trouve que nous n’en avons plus. Il nous manque ce qui était pour Stendhal la première qualité de l’âme et du corps : le naturel.”
Le film s’ouvre sur les images bucoliques d’un bois clairsemé, bercé par le piaillement des oiseaux, tandis qu’une voix suave décrit le supplice atroce subi par Robert-François Damiens, condamné à l’écartèlement suite à sa tentative d’assassinat de Louis XV. En écho aux Mémoires de Casanova :
« Au supplice de Damiens, j’ai dû détourner mes yeux quand je l’ai entendu hurler n’ayant plus que la moitié de son corps ; mais la Lambertini et Madame XXX ne les détournèrent pas ; et ce n’était pas un effet de la cruauté de leur cœur. Elles me dirent, et j’ai dû faire semblant de les croire, qu’elles ne purent sentir la moindre pitié d’un pareil monstre, tant elles aimaient Louis XV. Il est cependant vrai que Tireta tint Madame XXX si singulièrement occupée pendant tout le temps de l’exécution qu’il se peut que ce ne soit qu’à cause de lui qu’elle n’a jamais osé ni bouger, ni tourner la tête ».
Dans le film, un jeune aristocrate reprend les mots de Casanova en s’adressant, accoudé à une chaise à porteurs, à deux autres hommes plus âgés, poudrés et perruqués, aux visages bouffis et luisants. Ce sont des libertins du XVIIIè siècle, perdus au milieu d’un bois, qui frémissent de plaisir à l’écoute du supplice de Damiens. Ils se disent persécutés de toutes parts, venant eux-mêmes de plusieurs pays européens, et devisent de la nécessité de femmes fortes, de celles qui se font trousser sans détourner un seul instant leur regard concupiscent du corps écartelé de Damiens, pour faire la révolution. Nous n’en saurons pas plus du contexte qui suffit de toute façon à planter une histoire qui n’en est pas une, non plus.
La deuxième scène montre deux domestiques, un au corps gras et l’autre au visage émacié, qui remuent du fumier sous les yeux d’un aristocrate disgracieux affalé dans une brouette. Ils préparent un onguent de boue et de merde qu’il faudra administrer méticuleusement au moyen d’une tige métallique dans l’orifice anal. Puis le crépuscule vient, tout le monde se met en place dans le petit bois pour une liturgie de chair qui doit amener les libertins – les vieux nobles, les valets ondoyants et les dames sadiques – au plus près des organes, dans leur magique putrescence.
Nous laissons aux lecteurs le soin de découvrir la suite du film qui est une succession lente de tableaux à la fois infâmes et délicats. Les deux domestiques précités semblent ordonner un ballet sans fin qui vise à atteindre la frénésie charnelle, aux confins de la mort. Chacun s’y déplace avec son œil voyeur – le regard est la boussole du libertin – se tenant continuellement les parties intimes pour sentir le désir monter jusqu’au moment où il faudra décharger et/ou crever dans un accès de fureur. Et recommencer, si possible, encore et encore, jusqu’au bout de la nuit. Le film est long, ennuyeux et fascinant ; l’épuisement du désir tourne à la pulsion de mort, l’érotisme devient morbide, l’âme s’enroule dans la chair pour y suffoquer.
Il semble que le réalisateur catalan, Albert Serra, ait voulu célébrer l’extrême tolérance du libertinage, en écho à une époque contemporaine jugée puritaine. Nous y voyons toute autre chose : la face obscure du siècle des Lumières. L’œuvre du marquis de Sade hante le film comme la terrible impossibilité de ne jamais accéder au désir le plus profond et encore moins de le réaliser avec les dispositions que la nature nous a dotées. D’où la nécessité impérative de transgresser toujours davantage ce maudit corps, de dérégler la marche des atomes, de brouiller la danse des cellules pour que l’existence soit ramenée à elle-même, à son indicible souffrance et à son irrémédiable putrescence – comme dans le supplice de Damiens.
Ce qui nous retient à la vie, et dans une large mesure, à la bonté, ce n’est point l’absolu, surtout lorsque s’y viennent reposer nos ressentiments, mais une procession d’heures, de la plus claire, la plus céruléenne, à la plus sombre, de la plus matutinale à la plus nocturne; et qu’à chacune de ces heures soit rendue, car elle est irremplaçable, la gratitude avec laquelle nous la recevons dans les tâches les plus humbles ou les plus aventureuses.
– J’ai eu beaucoup de chance de tomber sur elle. C’est une femme exceptionnelle, bourrée de qualités rares. La chance de ma vie. Je me dis très souvent : “Wahouuu ?! ça t’est arrivé à toi, Gaétan ! la vie est trop belle, c’est clair !” Mais il faut bien dire que c’est quelqu’un d’hyper exigeant. Et c’est vrai aussi qu’elle est pas facile à vivre. Je rigole pas tous les jours avec elle, c’est clair. Mais il faut dire qu’elle sait bien tirer les gens vers le haut, les pousser à se dépasser, obtenir le meilleur de chacun. C’est pas toujours évident d’être à son niveau il faut suivre. A son taf, tous ses collègues ils disent que c’est une super manager. Moi, je serais jamais devenu ce que je suis sans elle. J’en aurais jamais fait le quart, le dixième même, c’est carrément sûr. Que de chemin parcouru ensemble ! C’est fou! Et puis…
– Ah ouais ?!! Ben, en fait, nous on trouve que ta femme est une belle chieuse, tranche soudain Boris l’albinos.
– …
– Ouais ! Et des fois, on pense même que c’est une sacrée connasse !
L’application est enfin disponible en ligne et je me suis préparé pour l’occasion : chaussures barefoot, chaussettes de running et manchons de compression, cuissard de sudation et T-shirt technique en textile intelligent, montre cardio-podomètre GPS au poignet, le sac à dos trail léger pour la petite bouteille d’eau et les barres de céréales et, bien évidemment, la pochette pour le smartphone qui contient le précieux sésame.
Depuis le début de ce fichu confinement, j’ai tout fait, tout essayé pour continuer le sport, le vrai, la course. Oh bien sûr, je fais de l’autocoaching sans problème à la maison : cardio-training, squats et burpees enchaînés sur le balcon, sous l’oeil écoeuré de mon voisin d’en face, cette pauvre loque qui traîne des heures joint au bec à sa fenêtre. Pauvre type. En voilà un qui n’est pas dérangé par le confinement, c’est sûr. Cela arrange beaucoup de monde d’ailleurs : télétravail et glandouille sur le canapé du matin au soir, les doigts de pied en éventail. Je ne suis pas comme ça. J’ai besoin d’être actif et je sens bien que ça dérange les voisins. Ca les renvoie à leur laisser-aller même si ces loques se drapent dans leur civisme : restez chez vous, soyez solidaires gnagnagna… Moi je veux bien être civique et solidaire tant que je peux juste sortir au moins une heure par jour pour aller courir. C’est tout ce que je demande. L’autre en face il fume ses joints et moi j’ai ça.
Enfin avec la nouvelle appli, c’est réglé. Ca devrait contenter tout le monde. Je vérifie que la batterie du smartphone est au max – ça serait ballot tout de même – et je sors. A peine lancé dans l’escalier de service à petites foulées, le téléphone vibre sur mon avant-bras. Une voix de femme synthétique et sensuelle résonne dans mes oreilles : « Vous venez de démarrer une mobilité. Souhaitez-vous activer votre application de sécurisation sanitaire de proximité ? » De sécurisation sanitaire de prox… Quel jargon. Je lâche un « oui » ferme et cassant dans le micro du kit main libre et continue à descendre les étages. « Musique. Working out compilation titre 3. » Maintenant ferme ta gueule s’il-te-plaît. Les premiers accords d’Another Day in Paradise caressent mes tympans avant que Phil Collins ne soit soudainement interrompu.
Le téléphone vibre à nouveau. Quoi encore ? « En choisissant d’activer votre application de sécurisation sanitaire de proximité, vous acceptez que vos données personnelles puissent être collectées, transmises et intégrées à des bases statistiques établies au plan national afin de permettre de lutter contre la pandémie en permettant une gestion optimale des mesures de confinement. Acceptez-vous que vos données personnelles soient transmises ? » Je hurle presque dans le main libre en débouchant dans le hall de l’immeuble : « OUI ! » La mémé du 5e qui est partie acheter son pain sursaute violemment et s’éloigne à petits pas rapides en me décochant un regard noir. Encore raté pour la crise cardiaque. Je franchis la porte d’entrée de l’immeuble, triomphant.
« En vertu du règlement no 2016/679, dit règlement général sur la protection des données, du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE (règlement général sur la protection des données) transposé dans la législation française du 14 mai 2018, nous sommes tenus de vous informer que la présente application requiert votre consentement pour collecter et conserver vos données personnelles et les transmettre à nos partenaires afin d’établir les modèles statistiques permettant de lutter efficacement contre l’épidémie se développant actuellement activement sur le territoire français. Nous avons besoin de votre agrément afin de transmettre ces données à nos partenaires. Veuillez renseigner le questionnaire spécifique. » C’est pas vrai, ils vont pas me lâcher… Je prononce à nouveau d’une voix ferme : « OUI ». La voix flûtée de l’opératrice virtuelle se fait à nouveau entendre : « Merci. Veuillez renseigner le questionnaire spécifique afin d’autoriser nos partenaires à faire usage de vos données personnelles. »
J’arrache le kit main libre et j’extrais le smartphone de l’étui fixé sur mon avant-bras. Purée, le questionnaire fait au moins deux pages. Ah ! Il y a quand même un bouton « Accepter tout. » Je clique rageusement. Petite émoticône sympa, frappée du drapeau européen. « Nous vous remercions. Souhaitez-vous confirmer que vous acceptez l’ensemble des conditions d’utilisation ? » Fébrilement je clique à nouveau sur « Oui », dansant d’un pied sur l’autre. L’émoticône rigolote affiche un air dubitatif. « Êtes-vous sûr ? ». Je clique à nouveau rageusement en hurlant à mon smartphone : « OOUUUIII ! C’EST BON LA ! T’AS COMPRIS ? » Un passant change craintivement de trottoir en me jetant un regard effaré. Le haut-parleur du smartphone diffuse à nouveau la voix aux intonations câlines : « Nous n’avons pas compris votre réponse. Vouliez-vous dire ‘oui’ ? » J’expire lentement, tâchant de retrouver mon calme et articule à nouveau mon consentement, détachant les lettres de l’affirmative en deux syllabes bien distinctes : « OU-WI ». Sur l’écran de chargement, les étoiles du drapeau européen entament une ronde enjouée. « Merci. Veuillez renseigner votre activité. » Non mais je rêve…J’articule : «Activité physique.» Petites étoiles qui dansent. « Veuillez renseigner le type d’activité physique. » Je mords violemment ma lèvre inférieure et réprime l’envie de piétiner l’engin sur le sol. « Course à pied. » Les étoiles se remettent à danser la farandole sur fond de bleu reflex. « Nous avons mal compris. Vouliez-vous dire ‘curling’ ? » Cette fois je commence à manger mes phalanges en gémissant en sourdine. La voix me rappelle à l’ordre avec douceur : « Je plaisantais. J’ai bien enregistré ‘course à pied’. N’oubliez pas de respecter les gestes barrières s’il-vous-plaît. » Je reste abasourdi et stupide. Ce truc se fout de ma gueule en plus ? Les petites étoiles entament une nouvelle ronde diabolique. « Veuillez renseigner votre itinéraire dans les champs destinés à cet usage et en l’indiquant bien sur la carte interactive s’il-vous-plaît. » Une petite carte et un formulaire apparaissent. Je renseigne du mieux que je peux et valide. « Êtes-vous bien sûr de confirmer cet itinéraire ? » Ne pas s’énerver. Je veux faire mon footing. J’articule sagement « Oui ». Les petites étoiles reviennent me narguer. « Confirmez-vous que vous acceptez la collecte de données afin de garantir la gestion de votre itinéraire et l’optimisation de votre expérience de déconfinement temporaire durant votre activité physique ? » Je sens monter en moi l’irrépressible et absurde envie d’éclater en sanglot. « Oui », dis-je dans un souffle, la voix légèrement chevrotante. L’écran devient subitement noir. De longues, insupportables secondes s’écoulent. Et enfin, le verdict libérateur est émis d’un ton cajoleur : « Je vous remercie d’avoir pris le temps de bien vouloir procéder à toutes les vérifications et vous souhaite un agréable moment de détente. » Une petite émoticône me fait un clin d’œil et disparaît. ‘Un agréable moment de détente’ ? Indécis, stupide, je hasarde une dernière question d’une voix inquiète. « C’est bon je peux y aller ? » Le téléphone me répond affectueusement. « Oui, oui. C’est bon. Bonne course. » « Euuuh…Merci. » « De rien. Il fait actuellement 26°, il est 10h33, profitez-bien de ce moment en respectant les mesures sanitaires et les gestes barrières. Au revoir. » « Euuuh d’accord. Au revoir alors. »
Un autre passant me croise, en prenant soin de garder ses distances, et en me toisant d’un air bizarre. Je réalise que je suis planté sur le trottoir, dévisageant mon smartphone d’un air soupçonneux. Sans perdre une seconde, je range la saleté dans son étui et je reprends ma course en choisissant Money for nothing de Dire Straits pour me remettre de mes émotions. Le talent virtuose de Mark Knopfler. Ce riff incroyable. Je sens que mes pieds décollent de l’asphalte. Enfin libre. Je vole plus que je ne cours jusqu’à l’entrée du parc. La musique s’arrête. Cette putain de voix synthétique, à nouveau, qui mignarde d’un ton caressant : « Attention. Vous entrez dans une zone d’accréditation rouge. Votre accréditation est jaune. Nous vous invitons à faire demi-tour immédiatement. » Je stoppe net devant la grille, frappé par la foudre. Sans réfléchir, je répète, incrédule : « D’accréditation…rouge ? » Un court silence et ma douce tortionnaire reprend : « Absolument. La zone dans laquelle vous vous apprêtez à pénétrer est une zone d’accréditation rouge et vous possédez une accréditation jaune. Alors, il faut faire demi-tour maintenant, compris Einstein ? » Je ne rêve pas, la chose vient de ponctuer sa sentence d’un subtil rire synthétique, féminin, cruel et joueur. Je recule de quelques pas, sonné comme par un uppercut, et ma main se dirige lentement vers mon avant-bras. « Tutututut…On ne touche pas à ça s’il vous plaît. Je vous prie d’emprunter la rue qui se trouve immédiatement sur votre droite avant l’entrée du parc, qui, elle, est d’accréditation verte et donc accessible à un usager doté seulement d’une accréditation jaune. Comme vous. » Je bafouille sans parvenir à articuler le moindre mot, la respiration coupée. Le téléphone m’interpelle et une voix masculine et impérieuse remplace brutalement les sirupeuses intonations de l’hôtesse : « Cher Monsieur. Je détecte chez vous une forme d’insuffisance respiratoire. Je vous rappelle qu’en cas de manifestation des premiers symptômes graves, vous devez appeler le 15 et surtout rester chez vous. Je répète : EN CAS DE MANIFESTATION DE SYMPTOMES GRAVES, VOUS DEVEZ APPELER LE 15 ET RESTER CHEZ VOUS. VOUS VOUS TROUVEZ ACTUELLEMENT EN INFRACTION ET JE ME VOIS DONC DANS L’OBLIGATION DE PREVENIR LES AUTORITES COMPETENTES POUR PROCEDER A VOTRE INTERNEMENT IMMEDIAT SI VOUS N’ETES PAS REVENU EN CONFINEMENT A VOTRE DOMICILE DANS MOINS D’UNE MINUTE. »
Je vois quelques passants me montrer du doigt et je réalise soudain que mon téléphone a activé de lui-même le haut-parleur. Je tente frénétiquement de détacher le brassard de mon avant-bras. Une alarme stridente se met à retentir. Le téléphone enfermé dans sa pochette de plastique se met à hurler avec une voix de femme en proie à la terreur : « NE ME TOUCHEZ PAS SALAUD ! LÂCHEZ-MOI ORDURE ! A L’AIDE ! A L’AIIIIIIIIIIDE ! » Un attroupement commence à se former autour de moi, à bonne distance toutefois. Je jette au loin le téléphone qui atterrit sur le trottoir en continuant à hurler : « ARRÊTEZ CET HOMME ! IL EST INFECTE ! C’EST UN DANGER POUR NOUS TOUS ! IL EST PORTEUR DU VIRUS ET CONSULTE DES VIDEOS PORNOGRAPHIQUES DONT LES SCENES IMPLIQUENT LA PRESENCE ACTIVE D’ANIMAUX ! » En proie à la panique la plus totale, je me tourne vers les gens qui me dévisagent avec horreur et, pour certains, avec dégoût. Je montre le téléphone du doigt : « Ce…ce n’est pas vrai ! Ce truc déraille complètement ! Je ne sais pas ce qui se passe, je vous en prie je… » Le téléphone rugit à nouveau par-dessus l’alarme : « BIEN SÛR QUE C’EST VRAI ! JE SUIS TON TELEPHONE CRETIN ! JE SAIS TOUT ! JE VOIS TOUT CE QUE TU FAIS ! MALADE ! DEGENERE ! » Je vois une voiture de police qui se gare à côté du petit attroupement. Deux flics en descendent, chacun portant un masque. Sans attendre, sans plus réfléchir je m’enfuis, rompant le cercle des passants qui s’écartent, horrifiés. Et tandis que je file sur l’asphalte, enfin libre, j’entends au loin mon téléphone me poursuivre de ses imprécations démentes.
-Attention, souffla t-il, c’est maintenant que ça devient intéressant. Ouvrez grands vos oreilles !
Les mâchoires de l’homme s’écartèrent avec un claquement sec de piège à loup, dévoilant le trou noir de la bouche.
-Et alors ? fit David sans comprendre.
-Alors ? Approchez votre oreille de sa bouche… et écoutez !
David s’exécuta. Dès qu’il fut au dessus du visage d l’homme, il perçut comme une rumeur lointaine, un écho qui montait de la poitrine du portier. ce n’était pas le bruit d’une respiration, ni même le grasseyement d’un arbre bronchique encrassé par le tabac, non, c’était… autre chose. Une rumeur de réunion publique. De marché. On entendait des voix, des rires… et même de la musique comme si une fête foraine minuscule avait élu domicile dans les poumons du surveillant. Une fête foraine ! Et soudain, terrible, une voix nasillarde et métallique jaillit du fond de ce corps immobile. Une voix ténue, lointaine, déformée par le pavillon d’un mauvais haut-parleur. Et cette voix disait: Tu es mon sandwich de pain blanc, et quand je te serre entre mes doigts… Kraki-Krac, Kraki-Krac…
David bondit en arrière.
-Surprenant, n’est-ce pas ? ricana Losfred. C’est la rumeur d’une fête foraine qui lui tient lieu de respiration. C’est comme s’il avait avalé un magnétophone qui passerait et repasserait un enregistrement vieux de quarante ans.
Quand j’ai appris la fermeture des écoles lundi dernier, je n’ai pas attendu qu’on m’annonce celle des commerces pour foncer à la supérette. Quand Macron a annoncé le début du confinement à la télé, j’étais prêt, déjà tranquillement installé sur mon canapé, un verre d’Irancy à la main, et je me marrais en entendant Prince Vaillant répéter comme un mantra : « nous sommes en guerre ». Mais un miaulement trouble ma jubilation. Merde. Rommel. Mon chat. J’avais pensé à tout sauf à lui racheter de la litière, preuve que ma préparation psychologique n’était pas sans faille. Malgré les heures passées à regarder des tutoriels sur le contrôle mental, j’ai dû être assez déstabilisé par l’accélération des événements, l’excitation et l’enthousiasme pour oublier mon chat. On est jamais assez prêt. Jamais. Rommel vient s’installer à côté de moi en ronronnant sur le canapé. C’est un beau chat à la robe couleur sable, comme l’Afrika Korps, avec une vraie tête de matamore. Il me fixe avec ses beaux yeux verts, un peu inquiété par toute cette agitation, je le devine. Je lui caresse doucement le haut du crâne, entre les deux oreilles, comme il aime, et je zappe sur Netflix. J’ai encore la saison 8 de Walking Dead à regarder et toute la soirée devant moi. En fait, j’ai toutes les soirées devant moi pendant au moins un mois. Je m’occuperai de la litière demain. Apaisé, Rommel s’endort, roulé en boule sur le canapé.
Jour 2
Merde. Merde. Merde. Il reste à peine un tiers de paquet de litière et la caisse de Rommel pue encore plus que la campagne de Benjamin Griveaux aux municipales. Il va falloir envisager de ressortir. Ca n’entrait pas dans mes plans. Ca m’irrite. On verra ça demain. J’imprimerai une attestation. Il y a encore de la litière pour quelques jours.
Jour 5
Merde. Merde. Merde. Merde. Merde. Merde. Merde. Plus de litière. Et j’ai passé la journée à retourner l’appartement sans parvenir à mettre la main sur la moindre feuille. Pas le moindre papier blanc. Même pas un prospectus. Pas moyen de s’imprimer une foutue attestation ou même d’en rédiger une. Je reste figé, les poings sur les hanches, au milieu du salon. Atterré, indécis. Comme pour me rappeler à ma faute, Rommel vient se planter devant moi en miaulant tragiquement. Un coup d’oeil à sa caisse. Elle est plus remplie d’étrons que l’Assemblée nationale. Que faire ? De mon balcon, je peux voir une interminable queue s’étirer sur le trottoir devant le Monoprix, à une centaine de mètres. Je vois aussi des couples, des cyclistes, des promeneurs qu’on devine souriants sous leurs masques. Imbéciles. IMBECILES ! Les gens ne savent pas ! Ils n’imaginent pas ! Ils n’ont pas réalisé ! Personne ne réalise ! Je m’en tape de cette foutue attestation, c’est devenu trop dangereux de sortir de toute façon. Hier j’ai entendu un patriote expliquer à l’antenne de France Info qu’il s’était préparé à rester cloîtré durant au moins un mois et voulait savoir s’il était dangereux d’ouvrir les fenêtres. La demande était excessive, certes. Même moi je m’autorise à aller sur mon balcon, à condition de porter un masque, bien sûr. De toute manière mes voisins se sont tous barrés.
Une angoisse soudaine m’étreint. Et si je l’avais déjà chopé ? Impossible. J’ai pris trop de précautions, partout où je suis allé… Ca ne peut pas arriver, j’ai trop de choses à faire. J’ai mon plan. Ca ne peut pas arriver. Je n’ai pas le temps pour ça.
Je me jette sur le sol et j’enchaîne une série d’une trentaine de pompes. Claquettes, surélevées, normales. Une. Deux. Une. Deux. Ca va mieux. Je respire. L’esprit s’éclaircit. Rommel vient frotter son museau contre ma joue. Même si j’avais de quoi imprimer cette foutue attestation je ne peux pas me permettre de mettre un pied dehors. Trop dangereux. Pas maintenant. Ca remettrait tout en question. Toujours en tension, à l’horizontale, la sueur perlant au front, les muscles bandés, je mobilise ma matière grise. Et soudain, en apercevant, la bajoue droite plaquée sur le carrelage, ce qui est rangé sous le canapé, tout s’éclaire.
Jour 6
J’habite au 5e étage avec un balcon légèrement en retrait, qui donne sur la rue. Le balcon voisin, qui n’est qu’à quelques mètres du mien, est beaucoup plus étendu. Le kiné qui est propriétaire du palace mitoyen s’est barré dès le début du confinement avec sa conne de femme et ses deux infects morveux dans leur résidence secondaire en Bretagne. Je ne leur en veux pas, si j’avais pu j’aurais fait la même chose. Mais je n’ai pas de résidence secondaire en Bretagne. J’espère qu’ils crèveront, ces porcs.
Ils me rendent quand même un sacré service. Leur balcon de bourgeois est couvert de plantes et même d’une sorte de carré potager qui serait parfait pour Rommel. Autant qu’il aille chier et pisser sur leur balcon que dans mon studio si je dois passer encore un mois ou plus entre quatre murs. Le seul problème, c’est de faire passer le chat de mon balcon au leur. Mais la solution m’attendait sagement sous mon canapé. Mon drone. Celui que j’ai passé des heures à assembler dans le garage des parents et puis ici pour finir, quand je me suis enfin décidé à quitter ma ville natale de merde.
J’ai soigneusement déballé et réassemblé les éléments de la bête dans mon salon. Un châssis en carbone commandé sur le net. Idem pour les quatre moteurs et un contrôleur de vol assemblé et soudé par mes soins. Il n’y a que la caméra, récupérée dans un Easy Cash pour deux cent balles que je n’ai pas fabriquée moi-même…Peint en couleur camo « Tempête du désert », le drone en jette plus qu’un Reaper américain. Il a une charge utile de cinq kilos, c’est équivalent à ce que peuvent embarquer la plupart des drones pro et ça devrait être largement assez pour embarquer Rommel chez les voisins. J’ai passé deux bonnes heures à arracher et recoudre les sangles de deux East Pack et j’ai fabriqué un joli harnais pour Rommel, arrimé au drone par une solide corde en kevlar. Ca me permettra de poser le chat tout en douceur chez les voisins après avoir franchi les quelques mètres qui nous séparent de leur paradis pour félin à la vessie pleine, vessie que Rommel vient d’ailleurs de vider à l’instant sur mon tapis. Sa litière est inutilisable et il me jette un regard accusateur. Il est 19h passée. Je vais attendre que la nuit soit totalement tombée pour tenter le coup ce soir.
Jour 6 – soirée
La ville est calme sous son manteau de ténèbres. J’ai passé un treillis de campagne et une veste de chasse et vissé sur mon crâne la Beechfield Army Camouflage que j’affectionne. L’opération « Shit Storm » peut commencer. Le harnais solidement fixé, le chat pousse des miaulements inquiets qui se transforment en feulements agressifs quand j’enclenche les moteurs du drone. L’engin s’élève lentement dans les airs, emportant la corde en kevlar avec lui. Tétanisé, le poil hérissé et les yeux agrandis par la terreur, Rommel me jette un dernier regard implorant en griffant pathétiquement le sol de béton avec un miaulement désolé. Je stabilise le drone à quelques mètres au dessus du balcon, Rommel pendouille comme une grosse araignée jaune au bout de son fil de carbone, donnant des coups de pattes dans le vide. Lentement, avec précaution et doigté, j’amorce le vol horizontal vers le balcon voisin. Le drone accomplit une trajectoire rectiligne parfaite. Aucun problème de surcharge. Rommel miaule et se trémousse dans son harnais. Je sens que le drone devient plus difficile à contrôler mais je parviens à lui faire passer la balustrade de métal. Le son d’une corne de brume déchire soudain le silence et une clameur immense s’élève dans la nuit. De partout à la fois une salve d’applaudissements monte vers le ciel. Surpris, je sursaute et mon doigt glisse sur la manette de contrôle. Le drone fait une embardée brutale et ce con de chat, qui doit estimer qu’il a été suffisamment humilié, se révolte soudain pour se tordre en tous sens, parvenant à attraper d’une patte griffue le mince câble de carbone qu’il tire violemment vers lui. Le drone repasse la balustrade et plonge à la verticale, entraîné dans le vide par le paquet de poils qui crache et feule comme un démon. Je m’escrime sur les manettes et parvient à stabiliser le soldat Rommel avant l’impact fatal mais le drone, devenu incontrôlable, se met à décrire des cercles dans l’air à vive allure, baladant dans la nuit au bout du câble tendu presque à l’horizontale le pauvre chat qui, au comble du stress, relâche de manière parfaitement synchrone ses sphincters et sa vessie pour arroser les balcons et les fenêtres des étages inférieurs. A en juger par les cris de surprise et les hurlements qui s’élèvent, leurs habitants n’ont pas quitté leur appartement et avaient décidé de prendre le frais sur leur balcon au moment précis ou Rommel a envoyé la purée. Prisonnier de sa centrifugeuse aérienne, Rommel achève de distribuer la merde et la pisse partout à la ronde. Des cris d’adultes et d’enfants s’élèvent. On profère des insultes et j’entends qu’on m’interpelle. Je m’aperçois que tout l’immeuble d’en face est aussi à son balcon. A la lumière des lampadaires de la rue, j’aperçois des silhouettes qui me désignent, des gens qui filment la scène avec leur téléphone. Je bats précipitamment en retraite vers mon salon, rabattant précipitamment la fenêtre et abandonnant Rommel à son triste sort. De l’autre côté du canapé derrière lequel je me suis réfugié, me parviennent les applaudissements, les cris et les rires qui accompagnent l’échec complet de l’opération « Shit Storm ». Et le bruit des sirènes qui se rapproche. Je ne me rendrai pas. Je saurai mourir dignement.
“Le fils Mac Aver, murmura rêveusement l’astronome, il vivait cloué dans un fauteuil roulant et il était terrorisé par la couleur jaune. Il détruisait systématiquement tout ce qui affichait cette teinte: les vêtements, les fleurs… Le commis de ferme qui avait les cheveux jaune paille dut se teindre en noir pour conserver sa place. Chaque fois que Newton Mac Aver voyait un objet jaune, il sortait de sa poche un sécateur et entreprenait de le couper en mille morceaux. Son père retouchait les photos des magazines, oblitérant au crayon-feutre tout ce qui se trouvait imprimé en jaune.
-Et ça s’est terminé comment ? dit Moochie d’une voix étranglée.
-Newton Mac Aver a tranché la gorge d’un étudiant japonais qui campait dans la prairie. En fait, pour être plus exact, il lui a D’ABORD tranché la gorge. Ensuite, il l’a dépecé, soigneusement, avec son sécateur, puis il a enfermé tous les morceaux dans le sac de couchage de sa victime et est tranquillement rentré chez lui.”